Toucher et mémoires

Une mémoire qui n’est pas activée, n’est pas pérenne. Et si le bébé naît avec un bagage mémoriel et sensitif, ce dernier est là sous forme « à révéler » (au sens d’amener à la lumière).

Hervé Pechot, journaliste écrivain dans un article (Pechot, http://www.lecorpsdutoucher.com/articles/toucher.shtml) paru en 2004, écrit (je cite) : « Il (le toucher) est essentiel à la construction de la personne par ce qu'il nous révèle à notre humanité ; c'est-à-dire à la réalité de notre conscience physique. Un enfant non touché n'a pas conscience de son incarnation. Sans toucher, il ne peut y avoir de présence à la matérialité du corps. Il en est le déclencheur »

Et c’est bien le geste du toucher que Michel Ange a peint sur le plafond de la Chapelle Sixtine, pour signifier que Dieu donne vie à Adam. Le toucher est donc la condition première de l’accès à un potentiel état de vie. Avec un « avant » tout en contact, contenu et protecteur, dans le cocon du placenta, et un « après » où l’univers a complètement explosé, mais où ce contact, ce mince fil de contact avec le père ou la mère établit une continuité d’importance majeure.

D’autant majeure que ce contact sera dorénavant disjoint, discontinu. Pointillé tout au long de la vie. Quel que soit l’enveloppement de l’amour paternel et maternel, il restera toujours une pâle référence de ce que le bébé a connu dans le ventre maternel. Robinson, désespérément seul dans 'Vendredi ou les limbes du Pacifique', de Michel Tournier, chroniquement privé de contact, ira jusqu’à se glisser dans un trou dans le sol de l’ile où il se trouve, Speranza, pour se lover, au plus profond de celle-ci, dans sa forme matricielle, contenante, chaude, et retrouver, par ce contact, son énergie de vie.

Hervé Pechot dit encore « Le corps touché est la caisse de résonance, le réceptacle qui produit les informations de la conscience. Il n'y a pas de corps sans informations ni de transmission sans corps. C'est le lieu d'échanges entre moi et le monde, visible et invisible ».

Le fait de masser le bébé révèle la mémoire (comme le révélateur permet à la couleur de s’exprimer sur la pellicule) et inscrit son corps dans le monde. Et ce travail de toucher, de connexion, ne devrait jamais s’arrêter, puisque (Pechot, je cite) « Le corps ne peut développer ces qualités que s'il est exercé au toucher. Le toucher engendre la sensibilité du corps et de la conscience parce qu'il les joint et qu'il développe les perceptions, c'est-à-dire la capacité de voir au travers. Il conduit à faire les liens entre moi et mon corps, moi et l'autre, l'intérieur et l'extérieur de moi… ».

Pour autant, le toucher est loin d’être, dans la vie courante, un geste usuel. Geste pouvant s’inscrire dans un registre très intime, il se heurte à nombre de conditionnements plus ou moins identifiés, que la société, l’éducation posent comme garde-fous, balises, dans la crainte d’autres gestes trouvant leurs dynamiques dans des registres différents. A craindre les uns, on fait l’économie de tous les autres.

Et faisant l’économie de ce contact, on se prive d’un lien essentiel de sociabilisation, de connexion à soi-même. A ne pas nommer, on n’identifie pas. A ne pas toucher (ou se faire toucher), on ne vit pas. Tout simplement.


Bruno DECK - 02 décembre 2018

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