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Pourquoi le confinement nous laisse quasi en manque de toucher ?


Hervé Pechot ( http://www.lecorpsdutoucher.com/articles/toucher.shtml), journaliste écrivain dans un article paru en 2004 écrit : Il (le toucher) est essentiel à la construction de la personne parce qu'il nous révèle à notre humanité ; c'est-à-dire à la réalité de notre conscience physique. Un enfant non touché n'a pas conscience de son incarnation. Sans toucher, il ne peut y avoir de présence à la matérialité du corps. Il en est le déclencheur’


Et c’est bien le geste du toucher que Michel Ange a peint sur le plafond de la Chapelle Sixtine, pour signifier que Dieu donne vie à Adam. Le toucher est la condition première de l’accès à un potentiel état de vie. Avec un « avant-naissance » tout en contact, contenu et protecteur, et un « après-naissance » où l’univers a complètement explosé, mais où ce contact, ce mince fil de contact avec le père ou la mère établit une continuité d’importance majeure. D’autant plus majeure qu’il sera dorénavant incomplet, discontinu.


Hervé Pechot dit encore « Le corps touché est la caisse de résonance, le réceptacle qui produit les informations de la conscience. Il n'y a pas de corps sans informations ni de transmission sans corps. C'est le lieu d'échanges entre moi et le monde, visible et invisible ».


Et ce travail de toucher, de connexion, ne devrait jamais s’arrêter, puisque « Le corps ne peut développer ces qualités que s'il est exercé au toucher. Le toucher engendre la sensibilité du corps et de la conscience parce qu'il les joint et qu'il développe les perceptions, c'est-à-dire la capacité de voir au travers. Il conduit à faire les liens entre moi et mon corps, moi et l'autre, l'intérieur et l'extérieur de moi… »


Or dans ce monde, les étapes de contact, de mise en contact sont avant tout les étapes de sociabilisation et d’apprentissage (l’école), de rapprochement amoureux et sexuel, de contacts plus distanciés et codifiés (sport, clubs divers), avant de déboucher sur la vieillesse, où l’absence de contact rejoint la transparence. Le confinement nous a inscrit dans cette transparence, et il est urgent pour chacun d’entre nous de compenser, ou plutôt de décompenser et de revenir à un monde de contacts.


De revenir au silence et au calme du geste, dans la bulle dédiée du massage tantrique.

J’ai rarement entendu qqch d’aussi beau que « La Fontaine de Bakhtchisaraï », poème écrit par Pouchkine en 1824. Et pourtant, la lecture de ce poème était en russe, langue que je ne connais pas. Je me suis immergé dans ces mots, la voix de cette amie kirghize au téléphone ne parlait plus à mes oreilles, elle me parlait ailleurs et je vivais ce poème au plus profond de moi. L’espace en était liquide, mouvant, doux. Comme une bulle placentaire.

Golshifteh Farahani, actrice iranienne invitée chez Augustin Trapenard sur Inter il y a quelques jours, a fait écho à ce ressenti. Elle racontait qu’elle pouvait jouer dans toutes les langues, même celles qu’elle ne connait pas. En expliquant que l’exercice est intéressant parce que lorsqu’elle joue en phonétique (facile pour elle car oreille musicale), elle touche à sa liberté de jeu car son esprit est, à ce moment-là, complètement perdu. Liberté.

Ces deux-là parlent de musique avant tout. Qui transcende et dépasse. Qui créée sur ses portées des passages, des croches, des accroches, des sauts de carpe, des sentiers cachés, des fulgurances, des connexions… A emprunter ou pas.

Ce qui m’amène à la musique du massage, bien sûr tantrique. Son inscription dans la scansion douce du geste, le silence des mots. Danser ce silence. Lentement, dans l’écoute de soi. Oser inscrire ses arabesques dans l’espace, inventer cet espace par son mouvement. Et le poser à la frontière de l’immobile. Comme en suspension, en équilibre. Glisser dans ce qui appelle, oser lâcher, écouter, pour effleurer de son corps, de son cœur, sa liberté.

La Route de la Soie, développée deux siècles avant notre ère, tire son nom de la marchandise la plus précieuse, la plus délicate, qui y transitait. L’association d’idée est facile, et je m’en excuse, mais dans cet espace protégé du massage, laissons-nous emporter au long de la Route de Soi, toute aussi délicate, propre à chacun(e). A chacun(e) son sentier, son chemin, ses doubles croches et ses soupirs. Composer sous l’action des mains, dans la connexion, sa mélodie à soi… Et aller vers son silence intérieur, pour mieux s'écouter...

Nous vivons blottis au sein de nos cocons, qui nous protègent, nous isolent. Nous nourrissent aussi. Cocons flottant dans l’espace, à distance les uns des autres, en contact parfois, s’intriquant aussi.

Parfois.

Le déroulé de nos jours se déploie dans ces cocons. Dense. Construit. A déconstruire. Peut être.

Insuffisamment connectés, nous goûtons le Monde autour de nous de façon partielle. Comme les taches noires sur la robe d’une vache. A distance l’une de l’autre. Notre rapport à l’autre, notre rapport à nous-même, l’écho que fait battre la vie en nous, tout nous paraît, nous parvient, atténué, trié, prédigéré peut être, avant même que nous ayons eu la liberté de nous poser la question, d’aller à la rencontre de, bras et cœur ouverts.

La trame de ce cocon est dense. Il est notre ampoule de vie, notre tuteur. Notre carcan aussi. Mais il nous permet aussi, possiblement, de chenille devenir papillon, de nymphe naître libellule. Si l’occasion nous en est donnée, si nous le souhaitons. Il nous ouvre le chemin de cette potentialité. Celle-ci s’offre à nous comme un rayon de lumière qui passe à travers la trame, exprimant la possibilité d’autre chose. L’attractivité d’autre chose. L’élan possible. L’ouverture à.

Parce que notre espace est infini. Il est chatoyant, il brille, moins limité que nous ne le supposons. Dans cet espace peut se déployer l’intention, la pensée, le désir du geste. La main qui pivote sur l’articulation du poignet, le bras qui se déploie, s’enroule, le sourire qui fleurit, la conscience du corps qui se dévoile, de la peau qui goûte, s’ouvre à la Vie. Le frémissement clair de qui se trouve devant l’eau qui court. Et l’envie, soudaine, de s’inscrire dans la danse.

Parce qu'au cœur de cette danse, se love la tentation de la grâce.


Bruno Deck - le 08 aout 2019

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